Vladimir Maïakovski
DE ÇA [1923]

Henri Deluy
L’adresse à Vladimir

Ouverture, traduction et notes Henri Deluy

Inventaire/Invention éditions,
104 pages, 11 €
en librairie depuis fin septembre 2008


 

 

 

Tu accompagnes la Révolution de ton corps.
Tu accompagnais, tu accompagnes la Révolution de ton corps.
Et aussi le désir de Révolution.

Ton corps, au passé, au présent. Tu ne demandais, tu ne demandes rien, mort totalement depuis si longtemps.

Tu étais quoi ? Et quoi aujourd’hui, pour d’autres, pour moi… Notre désir d’utopie ? Et de rêver plus loin, plus loin de moi, ou vivre près de toi, dans
le déchirement mélancolique d’un autre réel ?

Qui n’était pas d’aujourd’hui, ni d’hier, ni de demain.

Tu étais le mélodrame, ce qui nous manquait, ce qui s’affrontait en nous s’affichait en toi.

J’oubliais ta haute taille, ton tour de cou, tes guêtres, ta grande gueule, et la cigarette à la place du sourire.

Et tu m’empêchais de rire, souvent, quand j’en avais envie (tu ne m’empêchais pas de boire).

1951
Je ne lisais pas des poèmes, je lisais un destin. Ou même l’image inverse d’un destin, et puis, le temps posé sur la page, dans la réserve, et pour l’écart, la complicité, dans la logique de l’obstacle et de la déception.

Tu disais : il faut toujours avoir un petit carnet pour y noter ce qui passe, des bribes de ceci ou de cela, des jeux de mots, des gestes. Bien. Mais comment relire aujourd’hui ces notes faussées par les effets du moment et de ce que nous en savons, à l’instant.

Et le ridicule du petit crayon !

2008
La question se pose, la question est posée : de quoi est faite, ce jour, notre solitude ? La tienne, Vladimir, celle des autres, la mienne ?

Ma solitude de lecteur affaibli, si tard, si loin, dans le flottement d’une nostalgie d’amour, sans faille, et qui ne se connaît pas ?

La fidélité est une forme de l’aveuglement, pressentiment confus, ou ça ou rien.

Ou encore, la cache historique : que faire de toi, aujourd’hui, après les échecs, les délabrements, les crimes, après le stalinisme, après la faillite ?

Soixante et dix-huit ans après toi, presque vingt ans après les effondrements ? Et quarante ans après Mai 68, et on n’y pense pas toujours, souvent autre chose en tête, moins sévère, ou même la fille avec son pantalon trop serré...

1946
J’ai quinze ans, je crois tout savoir. C’est : je sais tout. Je sais où tu es né, en Géorgie, je connais ta date de naissance, le 7 juillet 1893.

Et la date de ta mort, le 14 avril 1930, à Moscou, chez toi, ce qui est devenu un musée que visitent des classes de jeunes élèves bruyants, je sais, et aussi comment tu es mort, un suicide.

Je sais tout, et pourquoi tu t’es suicidé, tu étais suicidaire et je connais Lili Brik. Un grand amour un peu compliqué.

Je sais que n’importe qui peut te lire, éprouver du plaisir à te lire, trouver son propre chemin dans cette lecture, sans même avoir besoin d’une culture en poésie, il suffit d’aimer la Poésie, l’Amour, la Révolution.

Je sais tout ce qu’il faut savoir. Il suffit d’organiser l’intelligibilité historique. Soit.

1951-1953
L’armée. La caserne du Muy, à Marseille, la guerre d’Indochine, après la Tunisie, Madagascar, le Maroc… La méthode Assimil, le russe, et l’adjudant-chef qui rigole. Qu’importe.

J’oublie même le sérieux, ton sérieux, et j’ajoute une moustache sur ta photo. Et je m’appuie sur toi. Je suis sûr de toi, toujours sûr, et de nous et de moi.

Dans le silence qu’impose le livre, je crée mes propres repères, je trouve ce qu’il me faut, des listes, des événements, des années, des noms…

2007
L’amertume et le drame se sont dépliés. Tes poèmes, à découvert, sans protection politique, et ta langue, qui ne s’entend plus, ont été livrés aux aléas
de l’archive, dans un environnement immobilisé par les angoisses et le désespoir, avant de resurgir, dans l’irruption d’une redécouverte !

Ta vie, longtemps éloignée de la critique, dans cet énorme bruissement qui isolait ton œuvre, n’était plus que l’élément biographique d’une sorte de mélancolie...

Juin 1991
Moscou, après l’effondrement de l’URSS. Le capitalisme utopique. Dans l’avion, des popes, des popes français, qui lisent Libération…

Repos. Puis dîner au restaurant Sofia, devant ta statue, Vladimir. Longue Conversation, aurons-nous encore besoin de lui ? disent-ils, nos amis. Et aussi,
cette formule « Un imprévisible passé ».

Repas médiocre, mais superbe tranche d’esturgeon, recouverte d’un hachis de carottes et d’oignons…

Traduction, avec l’aide de Tania Pocherstnik, de quelques poèmes de Marina Tsvetaïeva et Anna Akhmatova, que j’ai longtemps considérées comme des poètes mineures, petites-bourgeoises, prêtes à la trahison, comme tu le pensais... (Mais qui, elles, t’ont aimé, et l’ont écrit !).

Près de nous, une table agitée, avec une prostituée, très belle, cheveux longs, port de fillette, habillée comme à Chicago : elle nous entend parler de Marina, elle se penche vers nous et récite un des poèmes écrit pour Blok, celui du 18 mai 1916.

Musée Lénine. Place Rouge. Toujours ton ombre portée, Vladimir, et sur l’Arbat, marché aux puces, avec les dépouilles de l’ancien régime : oriflammes à tête de Lénine, costumes d’officiers, vareuses de soldats, casquettes à l’étoile rouge, capotes, et

Faucilles et marteaux, et fanions à ton effigie, que des jeunes gens pointent en se tordant, (ils ne savent sans doute même plus qui tu es). D’autres, deux, vendent Russie soviétique !

2003
Moscou, sur le chemin du transsibérien, avec Liliane et Jean-Jacques. À nouveau le musée qui occupe ta maison, Vladimir, à nouveau, la force du futurisme.

Ses typographies, ses mots défaits, l’orgueil passionné de la construction verbale, l’univers éperdu du néologisme et de ses gammes chromatiques, de la création à tout va, de l’emprunt, du détournement, de la dérision, de la composition par mots-valises, des faux anagrammes, des élargissements sémantiques, des démontages internes, des étymologisations, des siglaisons..

Ce qui fait la puissance de ton écriture, Vladimir et qu’aucune traduction jamais… Et qu’il faut traduire, chaque fois autrement !

1998
Lhassa, dès le premier jour, le poète anonyme nous offre un livre, grand format : quelques-uns de tes poèmes, traduits en tibétain, et ne pas savoir lesquels…

2003
Et toutes ces villes, ces bourgades, que nous traversons, que tu as connues, en ces débuts de la terreur stalinienne et dont tu ne dis rien et que nous savons et que tu n’as pas pu ignorer : les famines, certaines organisées, la « mise au pas » des trotskystes, la terreur en préparation… Tu ne dis pas un mot, à notre connaissance.Tu dois le savoir : ce sont des points obscurs qui pèsent sur ta biographie…

1935
Après ta mort, au dos d’une lettre que Lili Brik lui fait parvenir, pour s’élever contre les retards et les blocages que rencontre la publication de tes œuvres, Staline écrit :

« Maïakovski est le meilleur et le plus talentueux poète de l’époque soviétique. L’indifférence à sa mémoire est un crime ».

Tu es un poète quasi officiel, depuis longtemps, un privilégié, tu ne manques pas d’argent, tu peux te payer une voiture, tu auras un chauffeur, tu voyages à l’étranger, divers pays d’Europe, mais aussi, le Mexique, les USA…

Et tu conserveras ce statut, dans la mort même. Malgré des oppositions et des difficultés. Tu resteras du côté du pouvoir dominant, jusqu’en ce décembre de l’année 1990…

1991
Les temps changent. La « Grande Révolution d’Octobre » devient le « coup d’état bolchevique », l’art des avant-gardes devient « l’art de l’utopie », et se retrouve complice du stalinisme !

Tu deviens un poète stalinien, un meurtrier potentiel de tes ennemis littéraires, provocateur et borné, dont seule la victoire provisoire d’une idéologie de la violence a fait un
« Grand poète ».

2000
Tu as voulu être clair, perméable à l’approche pédagogique, tu veux qu’on puisse lire en toi, dans un monde dépourvu de mensonges et des complications de la vie quotidienne. L’actualité ne cesse de t’enfermer dans cette posture de poète d’une époque, d’une conception du monde.

Alors, à nouveau, comment te lire maintenant, te lire comme on peut lire (si on peut les lire vraiment) Racine,
ou Dante, ou les anthologies chinoises, ou les nouvelles générations d’ici, ou Marceline Desbordes-Valmore, ou Hölderlin, ou Pouchkine, ou Emily Dickinson, ou Benjamin Péret…

1999
La traduction. Lire toutes les traductions de tes poèmes. Les lire en russe, dans une langue très longtemps très mal connue, en arriver à lire une langue, non pas des poèmes, une langue.

Lire même la méconnaissance de la langue. Changer de lecture, quand se modifient les pratiques de la traduction.

Savoir : être ouvert à d’autres langues, d’ici ou là, cela change quelque chose, cela porte une circulation autre, une ouverture nomade ; la langue entre comme en dissidence avec elle-même. Une lecture venue d’ailleurs.

Elle permet de lutter contre l’emprise du sens, car, on le sait, quand on ne peut traduire le poème dans les méandres de la langue, on traduit le sens, ne reste plus que le sens. La soustraction.

1917
La Révolution, pour toi, se présente, dès l’origine, comme un tout complet, sans évolutions possibles, elle entre d’un coup dans le panthéon, Toi, tu la vis comme une poussée minérale, incontournable et rude… Car les mots repré-sentent ce qu’ils signifient, dis-tu.

Ne pas me laisser privatiser, dis-tu.

1922 / 1923
Malgré ton hommage poussé, après sa mort, tu n’as pas beaucoup soutenu V. Khlebnikov, le plus explosif, vivant, de vous tous.

Tu le soulignes dans ton journal, De ça est un poème sur « des motifs personnels à propos du mode de vie en général ». Tu l’écris entre la fin de 1922 et le début de 1923, dans la maison que tu occupes de 1919 à ta mort.

Il est explicitement lié à l’évolution de ton amour pour Lili et à la situation de l’URSS. Tu le publies pour la première fois, en mars 1923, dans le numéro 1 de la revue LEF (Front Gauche de l’Art), que tu as créée, que tu diriges, à laquelle collaborent les futuristes, les formalistes, mais aussi Babel, Pasternak, Eisenstein, Meyerhold. Tu sors une première édition la même année.

1922
C’est la création officielle de l’URSS, le début avéré des conflits entre Staline et Trotsky. Ce début des années 20 : une tragédie fondamentale qui soutiendra le stalinisme, après la NEP : comment refaire la vie quotidienne ? Comment refonder la conduite des hommes, tout en conservant, en développant les acquis de la Révolution... Tu vois la question, tu donnes ta réponse ! Tu es un bolchevik pur et dur.

21 mars 1921
La NEP, la Nouvelle Politique Economique, jusqu’en 1928, tente de relancer une économie ravagée. Le commerce privé se réinstalle, une nouvelle bourgeoisie apparaît, avec ses nouveaux riches, un certain relâchement des mœurs.

Le tout-Moscou des avant-gardes fréquentent la maison où tu vis, avec Lili et Ossip Brik, son mari. On s’amuse, on plaisante, on danse, ça ne te plait guère. Après les rigueurs bolcheviques, cette atmosphère de régression vers un mode de vie antérieur à la Révolution, te révulse… Tu sens monter en toi cette jalousie que tu détestes, symbole, pour toi, des sentiments bourgeois. Conflit avec Lili.

En décembre, décision, Vous ne vous verrez plus pendant deux mois. Rendez-vous dans le train Moscou-Petrograd. Tu y seras, Lili aussi.

2008
Dans ton poème, tous les éléments de ton univers : l’obsession du suicide, l’épreuve d’amour, la Révolution, qu’il faut porter dans l’intimité des vies personnelles, la vulgarité de la vie quotidienne.

Et, dans l’entrelacement des écritures mêlées, tes procédés, issus de la vulgate futuriste, avec les mots fabriqués, le dialogue d’un poème à l’autre, la circulation des pronoms sujets, la précision topographique, le relevé précis des gestes, des intonations, le goût du détail vrai, la tendance à la littérature factuelle…

Mais aussi à l’imagination et au fantastique.

Mai 2008
Tu inscris l’amour, en points de suspension, à la fin du prologue, c’est lui, à ton habitude, qui donne à l’ensemble cette démesure incantatoire, cette énergie, cette force panique,

Dont le corps, celui de l’érotisme, est absent (dans la tradition, alors, de la poésie russe)…

Cette appel d’amour ricoche durement sur la question du « mode de vie », d’une nouvelle morale à élaborer, d’une nouvelle vie à construire ; tu évoques ce problème, à ta façon directe et appuyée, un peu naïve, dans un lyrisme délibérément démonstratif, où le poème et son commentaire vont de pair.

Avec cette tension entre un avant et un après de la Révolution, ce frottement d’une vie personnelle agitée et d’une vie sociale dramatisée qui sont au principe même de ton écriture.

1966
Prague. Pas de rigolade, penser aux barricades, penser à la Révolution, c’est grave, non ?

Et bientôt les tanks, avec le drapeau soviétique, et le feu, sur un jeune corps de garçon, Place Venceslav…

1968
D’autres barricades, des pavés, je me méfie. Et pourtant…

25 mai 2008
Car, tu le sais, la question du poème
N’est pas réglée pour moi.

Car, tu le sais, la question du communisme
N’est pas réglée pour moi

 

Henri Deluy


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Vladimir Maïakovski
DE ÇA [1923]

Henri Deluy
L’adresse à Vladimir

Ouverture, traduction et notes Henri Deluy

Inventaire/Invention éditions,
104 pages, 11 €
en librairie depuis fin septembre 2008


 
 

 


 

De quoi — De ça

 

Sur ce sujet,
personnel
et modeste,
et plus encore,
chantonné bien des fois,
écureuil poésie j’ai tournoyé,
et veux tournoyer plus encore.
Ce sujet
devient
à l’instant prière chez Bouddha,
et brandit le couteau du nègre contre son maître.
Et, s’il y a
sur Mars, un seul homme de cœur,
lui aussi,
à l’instant,
murmure
sur cette même chose.
Ce sujet survient,
il pousse du coude
l’infirme vers le papier,
et ordonne :
— Gratte ! —
Et du papier
l’infirme
s’arrache et glapit,
ses vers ne sont qu’un chant picoté par le soleil.
Il survient,
claque dans la cuisine,
se détourne,
disparaît comme un chapeau de champignon,
et le géant
résiste une seconde
puis s’écroule,
sous la vague des billets doux1.
Ce sujet, il survient,
il ordonne :
— Vérité ! —
Ce sujet survient,
il commande :
— Beauté ! —
Et même
les poignets entravés
sur une partie du bois de la croix tu fredonnes une valse.
Au passage, il frôle l’alphabet —
quel livre pourtant plus évident !
le
— A —
devient
un inaccessible Kazbek 2.
Il trouble,
il écarte du pain et du sommeil.
Il survient,
à jamais inusable,
il dit seulement :
— Dorénavant ne regarde que moi ! —
Et tu le regardes,
tu vas, drapeau brandi,
tu dresses sur la terre un feu de drap rouge.
Un sujet malicieux !
Il plonge sous la circonstance,
du repli des instincts il s’apprête à bondir
et comme en fureur
— quoi, on a osé l’oublier ! —
il tremble de rage,
il fait tomber les âmes hors de leurs peaux.
Ce sujet m’a envahi de sa colère,
il a ordonné :
— Serre
le frein des jours ! —
Il a regardé en grinçant ma vie quotidienne et comme
un ouragan, il a dispersé les objets et les gens.
Il est survenu,
il a chassé les autres
et seul,
sans partage, il s’est rapproché.
Il m’a mis le couteau sous la gorge.
Cogneur au marteau !
Du cœur aux tempes.
Il noircit le jour et ordonne que les vers
dans les ténèbres de la tête
battent comme un tambour.
Le nom
de ce
sujet :

..... !

 

 

 

I La ballade de la geôle de reading 3

 

J’étais là — je me souviens.
Cet éclat.
Et cela
s’appelait
alors la
Neva.

Maïakovski « L’Homme » 4

 

 

De la ballade et des ballades

 

 

Pas très jeune, le genre de la ballade,
mais si les mots souffrent
et si les mots le disent, qu’ils souffrent,
alors le genre ballade rajeunit.
Passage Loubianski 5.
Rue Vodopianyi 6.
Vue générale.
Voilà.
Voilà
le fond.
Dans son lit, elle.
Étendue.
Lui.
Sur la table, un téléphone.
« Lui », « elle », c’est ma ballade.
Je ne suis pas terriblement nouveau.
Le terrible : que
ce « lui », ce soit moi
et que ce « elle », soit à moi.
Pourquoi une prison ?
Noël 7.
Pagaille.
Pas de grilles aux fenêtres de la maison !
Vous n’êtes pas concernés.
Je dis — prison.
Table.
Et sur la table,
comme un brin de paille.

 

 

Numéro lâché dans le cable

 

 

Léger frôlement — ampoules sous la peau.
L’écouteur tombe des mains.
La foudre — les deux flèches criardes 8,
la marque de fabrique,
ont zébré le téléphone.
Pièce voisine.
Et le voisin
endormi :
— Quand ça ?
D’où sort ce petit cochon vivant ? —
La sonnerie, sous les brûlures, déjà rugit,
L’appareil, chauffé à blanc.
Elle est malade !
Elle est étendue !
Cours !
Vite !
Il est temps !
La viande fume,
j’enlace le tison.
Sur le coup,
la foudre traverse mon corps.
Une étreinte d’un million de volts.
J’ai heurté de mes lèvres l’enfer du téléphone.
Creusant
des trous
dans la maison,
labourant
Miastnitskaia 9
de son sillon,
et rompant
le cable
et le numéro,
une balle
en vol
vers la demoiselle.
La demoiselle regarde, épuisée.
Les veilles de fêtes, elle travaille deux fois plus.
À nouveau la lampe rouge s’est allumée.
Elle a appelé !
La lumière a baissé.
Et soudain,
comme si les lampes folâtraient,
tout le réseau téléphonique
se défait en plusieurs fils.
— 67-10 10 !
Vous avez la ligne ! —
Dans la ruelle !
Vite !
Vodopianyi, silence !
Ouf !
C’est le danger avec l’électricité —
pour la Noël,
on aurait pu sauter en l’air,
avec tout,
avec tout son
central
téléphonique.
Rue Miastnitskaia vivait un vieux monsieur,
cent ans après ça —
et seulement ça —
cent ans après ! —
le grand-père parlait aux enfants.
— C’était — un samedi…
Veille
de dimanche…
Du jambon…
Je voulais, pour pas cher…
On frappe, alors !…
Tremblement de terre…
Le feu sous les pieds…
S’agitent — les semelles !...
Les enfants ne croient pas,
que c’était ça
et ici.
Un tremblement de terre ?
En hiver ?
Près de la poste centrale 11 ?

 

 

 

Le téléphone se jette sur tous

 

 

Merveille se prolongeant dans le fil mince,
vers le pavillon ouvert de l’écouteur serré,
silence massacré dans un pogrome de sonneries,
le téléphone a déployé sa lave tremblante.
Ce vacarme,
ces sirènes
ouvraient le feu contre les murs,
pour les faire sauter.
Par milliers,
les sonnailles
frappaient
contre les murs,
ricochaient sous les chaises
et sous les lits.
Du plafond au sol les sonnailles claquaient.
Et, à nouveau,
l’énorme ballon sonore
a rebondi sur le sol, frappé le plafond,
et s’est répandu en éclats multiples.
Vitre après vitre,
poêle après poêle,
tintamarre
à l’unisson du téléphone.
La maison-hochet tremblait
dans sa petite main,
et le téléphone se noyait dans un flot de sonneries.

 

 

Témoin

 

 

La pointe d’épingle
des yeux —
ensommeillés
tout juste visibles
perforent les joues brûlantes.
Indolente, la cuisinière se lève12,
vient,
elle gémit et bave.
Une vraie pomme macérée.
Ses pensées plissent son front.
— Oui, c’est qui ?
Vladimir Vladimitch ? !
Ah ! —
Elle va, traîne sa savate.
Vient.
Compte ses pas comme pour un duel
le témoin.
Les pas s’éloignent…
Presqu’en silence…
Et le reste du monde se retrouve quelque part repoussé,
seul l’inconnu me vise de son écouteur.

 

 

Illumination du monde

 

 

Les rapporteurs de toutes les réunions sont coincés,
le geste commencé reste en suspens.
Tels qu’ils étaient,
bouche ouverte,
vers ici,
ils regardent le Noël de tous les Noëls.
Ils voient la vie
de ragots en ragots,
leur maison —
l’épaisse boue quotidienne.
Comme en moi-même,
ils se regardent,
ils attendent
le duel de l’amour mortifère.
Le grondement des sirènes s’est pétrifié.
Le va-et-vient des roues et des pas ne fonctionne plus.
Seul le champ clos du duel
et le temps-guérisseur
avec le bandage sans bornes de la mort
qui guérit.
Moscou —
derrière Moscou les champs qui se sont tus.
Les mers —
derrière les mers les montagnes harmonieuses.
L’univers
entier
comme vu d’une lorgnette,
d’une lorgnette
inverse, qui éloigne.
L’horizon se tient
tout droit.
Ruban.
Un cordon bien tendu.
À un bout —
moi, dans ma chambre,
toi, dans ta chambre — à l’autre bout.
Et entre nous —
telle,
qu’on ne peut la rêver,
elle, fière dans sa nouvelle ligne blanche,
de par l’univers,
la rue Miastnitskaïa,
une miniature d’ivoire.
Clarté.
Martyre d’une si transparente clarté.
Et dans Miastnitskaïa,
détail subtilement raffiné,
un câble
très fin —
oui, un simple fil !
Et tout
tient à ce seul petit fil.

 

 

Duel

 

 

Un !
L’écouteur pointé.
Abandonne
tout espoir.
Deux !
Elle
s’arrête juste
sans trembler
entre mes yeux
recouverts de prières.
J’ai envie de crier
à cette vieille
traînarde :
— pourquoi prendre des airs ?
Vous êtes Dantès 13.
Plus vite,
tirez plus vite à travers le câble
une balle,
avec poison et poids de votre choix.
Plus terrible que la balle —
de là-bas,
tout droit,
fuyant la cuisinière qui bâille,
comme un lapin avalé dans les boyaux d’un boa,
dans le câble,
je vois
un mot se glisser.
Plus terrible que les mots —
de la plus ancienne ancienneté,
quand les hommes s’arrachaient les femelles
à coups de dents,
la jalousie rongeuse des temps
troglodytes se glissait
sur le fil.
Mais peut-être…
Bien sûr, c’est possible !
Personne dans le téléphone ne s’est introduit,
rien, aucune gueule troglodyte.
Moi, seul au téléphone,
le métal est un miroir.
Vas-y, rédige pour lui les circulaires du VTSIK 14 !
Continue — vérifie la justesse sur le Programme d’Erfurt 15 !
Dès la première douleur,
sans contrôle,
furibond,
la cervelle écrasée,
la bête se déchaîne.

 

 

 

Ce qui peut arriver à un homme

 

 

Belle allure.
Camarades !
Réfléchissez !
À Paris, où il part pour une tournée d’été,
le poète,
collaborateur respecté des Izvestia 16,
taillade sa chaise d’une griffe sortie de sa bottine.
Homme hier —
d’un seul coup,
avec des crocs, j’oursifie mon allure !
Plein de poils.
Ma chemise pend comme une toison.
Comment, là-bas aussi ?
Bavardage au téléphone ?
Qu’il retourne chez les siens !
Dans les mers arctiques !

 

 

 

Oursification

 

 

Comme un ours,
dans une fureur meurtrière,
contre le téléphone,
j’oppose
ma poitrine,
contre l’ennemi.
Et le cœur
s’enfonce dans l’épieu.
Il coule alors
des ruisseaux de cuivre rouge.
Des grondements et du sang.
Lape, obscurité !
Je ne sais
s’ils pleurent, ou pas,
les ours,
mais s’ils pleurent,
c’est vraiment ça.
C’est vraiment ça :
sans fausse compassion,
ils pleurnichent,
s’égosillent en longueur.
C’est vraiment ça, chez les ours,
Balchine 17,
réveillé par les plaintes, râle, derrière le mur.
C’est vraiment ce que les ours peuvent faire :
impassibles,
le mufle en avant,
comme ils font,
hurler,
beugler,
et s’allonger dans une tanière,
et de vingt griffes lacérer leur couche.
Une feuille est tombée.
Un écroulement.
Inquiétude.
Que les pommes de pin automatiques
ne se fracassent pas d’un coup.
Il ne peut imaginer s’oursifier qu’ainsi
au travers des larmes et de la fourrure qui frangent ses yeux.

 

 

 

La chambre qui coule

 

 

Lit.
Barreaux.
Couvertures pêle-mêle
Couché entre les barreaux.
Silence.
Indolence.
Un frémissement monte,
parcourt les barreaux.
Les draps du lit
palpitent et clapotent.
Le froid de l’eau lèche ses pieds.
D’où,
et pourquoi tant d’eau 18 ?
Ce sont tes propres pleurs. Pleurnichard.
Tout est trempé.
Faux —
il n’est pas possible de tant pleurer.
Baignoire du diable !
L’eau derrière le divan.
Sous la table,
l’eau derrière l’armoire.
Et du divan,
avec l’eau qui se déplace et s’égare,
la valise se perd vers la fenêtre.
La cheminée…
Le mégot…
Je l’ai jeté.
Aller l’éteindre.
Sur ses ergots.
Frayeur.
Où ?
Quel chemin pour quelle cheminée ?
Une verste.
À une verste rivage en feu.
Tout est touché,
même l’odeur du chou
qui se répand toujours
de la cuisine
doucereuse sucrée.
Rivière.
Rivages au loin.
Quel désert !
Le vent du Ladoga beugle après moi 19.
Rivière.
Vaste rivière.
Grand froid.
La rivière se ride.
Moi, au milieu.
Ours blanc,
installé sur un glaçon,
je vogue sur mon oreiller glaçon.
Les berges fuient,
les paysages changent.
Sous moi, la glace de l’oreiller.
Ça souffle du Ladoga.
L’eau court.
L’oreiller radeau s’envole.
Je navigue.
Je tremble de fièvre sur mon oreiller glaçon.
Un seul sentiment n’est pas emporté par l’eau :
Il me faut passer
soit sous les arceaux d’un lit
soit
passer sous un pont quelconque.
C’était pareil :
le vent et moi.
Cette rivière !…
Pas celle-là.
Une autre.
Non, pas une autre !
C’était ça,
Et moi debout.
C’était ça, ça brillait.
Maintenant je me souviens.
Ma pensée grandit.
Je ne la maîtrise plus.
Arrière !
L’eau ne lâche plus le radeau.
Je vois, je vois…
C’est clair, c’est clair.
C’est inévitable…
Ce sera lui !
C’est lui !!!

 

L’homme d’il y a sept ans 20

 

 

Les vagues baignent les pieds d’acier.
Immobile,
terrifiant,
appuyé sur le flanc
de la capitale
sorti de mon désespoir,
il se tient
cent étages sur ses piles.
Il a brodé le ciel d’arches aériennes,
il a surgi dans une féerie d’acier.
Je lève les yeux plus haut,
plus haut…
Là-bas !
Là-bas !
Tout contre le parapet du pont…
Pardon, Néva !
elle ne pardonne pas,
elle me chasse.
Pitié !
Elle n’a pas pitié, la course rageuse.
Lui !
Lui —
Sur un fond de ciel en flammes,
cet homme debout que j’ai attaché moi-même.
Debout.
Ses longs cheveux défaits hirsutes.
Mes pattes sur mes oreilles,
geste inutile !
Je m’entends,
moi,
ma propre voix.
De son couteau, cette voix troue mes pattes.
Ma propre voix —
Elle implore,
elle supplie :
— Vladimir !
Arrête !
Ne m’abandonne pas.
Pourquoi ne pas m’avoir permis alors de sauter,
de briser mon cœur contre les piles ?
Depuis sept ans je reste là,
à regarder les eaux,
attaché à ce parapet par un câble.
Sept ans que ces eaux me surveillent du regard.
Quand,
quand donc l’heure de la délivrance ?
Tu es peut-être devenu un allié de leur bande ?
Tu caresses ?
Tu manges ?
Tu prends du ventre ?
Toi-même,
dans leurs façons de vivre,
dans leur bonheur familial,
tu cherches à t’intégrer ?
N’y pense pas !
De ton bras pointé vers le bas,
vers le tourbillon sous le pont,
il te menace
froidement.
Ne pense pas à fuir !
C’est moi, j’ai appelé...
Je te retrouverai.
Je te talonnerai,
je te torturerai !
Là-bas,
dans la ville,
la fête.
J’entends le vacarme.
C’est bon !
Va leur dire d’approcher.
Apporte la résolution de l’Ispolkom 21.
Confisque mes tourments,
supprime-les.
Aussi longtemps
que par cette
que cette Neva
que dans sa profondeur,
l’amour sauveur
ne viendra pas vers moi,
tu rôderas toi aussi,
on ne t’aimera pas.
Rame !
Que les pierres des maisons t’avalent !

 

 

 

Au secours !

 

 

Arrête, oreiller !
Mes efforts sont inutiles.
Rame avec la patte —
mauvais aviron.
Le pont rétrécit.
Le courant de la Neva
m’éloigne,
loin plus loin.
Je suis déjà loin.
Moi, peut-être à une journée,
une journée
de mon ombre sur le pont.
Mais le tonnerre de sa voix me poursuit.
La troupe des menaces poussent à la voile.
— Tu pensais oublier le reflet de la Neva ? !
La remplacer ?
Par personne !
Jusqu’au tombeau tu te souviendras de ces tourbillons,
Qui s’agitaient dans « L’Homme ».
J’ai commencé à crier.
Mais peut-on les couvrir ?
Voix de basse de la tempête —
Jamais recouverte.
Au secours ! Au secours ! Au secours ! Au secours !
Là-bas
sur le pont
sur la Neva
un homme !

 

 

 

II La nuit de Noël 22

 

Les réalités rêvées

 

 

Le rivage file —
paysages sur paysages.
Au-dessous de moi —
l’oreiller-glaçon.
Le vent du Ladoga fait onduler sa crête.
Il vole
le radeau de glace.
Au secours ! — des signaux, des mots-fusées !
Je trébuche,
ballotté par la houle.
La rivière se termine —
la mer s’élargit.
L’océan —
géant jusqu’à l’offense.
Au secours !
Au secours !…
Cent fois de suite
j’éclate comme une batterie de canons.
En bas,
au-dessous de moi
un carré se dessine,
l’oreiller devient une île.
Meurt, meurt,
il meurt le vacarme.
Plus sourd, plus sourd, plus sourd…
Plus du tout de mer.
Moi —
sur la neige.
Autour —
des verstes de terre ferme.
Ferme ? — rien qu’un mot.
Humide de neige.
La masse des tempêtes me tient, moi.
Quelle, cette terre ?
Quel, ce continent ?
Grœn —
lap.. —
am… — land 23 ?

 

 

Ce qui arrive fait mal

 

 

Le petit melon de la lune est sorti bien mûr du nuage,
il esquisse un mur avec son ombre.
Parc Petrovski 24.
Je cours.
Le Khodinka 25
me poursuit.
Devant, le drap de Tverskaïa26.
A-ï, ï, ï !
Sadovaïa 27, où j’ai poussé ce « Aï »...
Brancard
ou bagnole,
voilà, justement,
le museau
une archine sous la neige28.
Mitraille des jurons.
« La Nep t’aveugle ? !
À quoi te servent tes yeux ? !
Toi, là-bas !
Fils de la chienne Nep !
Déguisé ! ».
Ah !
Oui, c’est ça,
je suis un ours.
Malentendu !
Il faut —
aux passants,
dire : je ne suis pas un ours,
je leur ressemble seulement.

 

 

 

Le sauveur

 

 

Voilà
de la barrière
arrive un petit bonhomme.
À chaque pas d’un pas plus court, il grandit.
La lune
enferme sa tête d’une auréole.
Je le déciderai :
il faut tout de suite
prendre une barque.
Lui — le sauveur !
L’allure de Jésus.
Calme et bon,
la lune en couronne.
Il apparaît.
Jeune visage imberbe.
Pas Jésus du tout.
Plus affectueux.
Plus jeune.
Il vient plus près,
il devient un komsomol.
Sans chapka ni pelisse.
Bandes molletières et tunique.
Ou bien il joint ses mains,
comme pour prier.
Ou bien il gesticule,
comme au meeting pour un discours.
Ouate de neige.
Le garçon marche sur cette ouate.
Ouate dorée —
quoi de plus banal ? !
Mais quelle tristesse,
que tu doives rester là,
Et être
blessé
par la tristesse !
Fondu dans une romance tzigane.

 

 

Le Romance

 

 

Le garçon marchait, l’œil fixé sur le couchant.
Le couchant était d’un jaune inégalable.
Jaune, même la neige, vers la barrière Tverskaïa.
Il ne voyait rien, le garçon, il marchait.
Il marchait,
Soudain
Il s’est arrêté.
Dans la soie
des mains,
l’acier.
Une heure durant le couchant a fixé son œil
sur les traces laissées par le garçon.
La neige craquait, ses jointures se défaisaient.
Et pourquoi ?
Pour quoi ?
Pour qui ?
Le vent, ce voleur, a fouillé le garçon.
Sur le garçon, le vent a trouvé un billet.
Le vent a appelé le parc Petrovski :
— Adieu…
J’en finis…
N’accusez personne…

 

 

Rien à faire

 

 

Il me ressemble,
et comment !
L’horreur.
Ça alors !
Il se dirige vers la mare.
Il lui retire son blouson trempé.
Et alors, camarade !
L’autre est encore plus mal —
Depuis sept ans, il regarde tout ça, depuis le pont.
Je dois forcer pour lui mettre le blouson —
un autre format.
Le savon ne mousse pas —
Les dents claquent.
Je rase les gros poils de mes pattes et de mon museau,
Un glaçon pour miroir…
Un rayon pour rasoir…
Presque,
presque moi-même.
Je cours.
Le cerveau brasse des adresses.
Et d’abord,
Presnia 29,
là-bas,
par les arrière-cours.
L’instinct tire vers le terrier familial.
Derrière moi,
de toutes les Russies,
de petits points qui se perdent,
fils après fils,
fille après fille.

 

 

Les parents de tous

 

 

— Volodia !
Pour Noël !
Quelle joie !
Mais quelle joie ! —
Une entrée obscure.
Électricité dans la pièce.
D’un seul coup,
la famille tête à l’envers.
— Volodia !
Mon Dieu !
C’est quoi ?
Qu’est ce que c’est ?
Tu as du rouge partout.
Montre ton col !
— C’est rien, maman.
Je me laverai à la maison.
Chez moi, maintenant,
elle n’est plus rationnée —
l’eau.
Il s’agit d’autre chose.
Mes chéris !
Mes bien-aimés !
Vous m’aimez, n’est-ce pas ?
Vous m’aimez ?
Oui ?
Alors, écoutez bien !
Tante !
Sœurs !
Maman !
Éteignez l’arbre !
Fermez la maison !
Je vais vous accompagner…
Vous me suivrez…
Nous, tout droit…
Tout de suite…
tous,
allons-y ensemble.
Ne craignez rien —
pas loin du tout,
600 petites verstes et des poussières 30.
Nous y serons en un clin d’œil.
Il attend.
Nous tomberons sur le pont directement.
— Volodia,
chéri,
calme-toi !
Mais moi,
À la petite voix des piailleries familiales :
— Quoi, alors ? !
Le thé à la place de l’amour ?
L’amour remplacé par la chaussette à repriser ?

 

 

 

Voyage avec maman

 

 

Pas vous —
pas maman Alexandra Alexeievna 31.
Tout l’univers est semé de familles.
Regardez,
tous ces navires, les mats comme une brosse —
un coin de l’Oder pénètre l’Allemagne.
Descendez,
maman,
nous sommes déjà à Stettin.
Maintenant,
maman,
direction Berlin.
Maintenant, vous êtes en plein vol,
le moteur gargouille :
Paris.
L’Amérique,
le pont de Brooklyn,
le Sahara,
ici aussi,
avec sa négresse crépue,
le petit nègre lape son thé en famille.
De la volonté,
et de la pierre
deviendrait un édredon chiffonné,
Et la Commune —
elle aussi une pelote.
Des siècles,
vous avez vécu dans vos petits foyers !
Et aujourd’hui, vous allez vous reposer
dans vos comités de maisons !
Octobre a tonné,
il a puni,
ultime châtiment.
Vous, sous son aile, son plumage de feu,
vous vous êtes arrangés,
vous avez déballé vos porcelaines...
On ne démêle pas les poils d’une araignée avec un pieu.
Disparais, foyer,
espace chéri !
Adieu ! —
J’ai repoussé les marches qui me suivaient.
— De quel secours pourrait être la famille !
Un amour pour les poussins !
Une amourette
pour les couveuses !

 

 

Les mirages de la Presnia

 

 

Je cours, je vois —
aux yeux de tous,
depuis les tours de la Koudrinskaïa 32,
à la rencontre de moi-même,
moi-même
je viens,
des cadeaux sous le bras.
Étendu les mats en croix dans la tempête,
le navire s’allège ballast après ballast.
Sois maudite,
légèreté saccagée !
Avec la masse des maisons, les lointains rochers
montrent leurs dents.
Plus personne, plus de barrière.
Les neiges brûlent,
nudité.
Et seulement derrière les volets,
le feu des aiguilles de sapin.
Ils s’opposaient à mes pieds,
ils freinaient leur vitesse,
les murs, qui se dressaient, fenêtres alignées.
Sur les vitres
des ombres
silhouettes de tir
tournoient dans la fenêtre,
invitent dans l’appartement.
Il ne quitte pas des yeux la Neva,
gelé,
il se tient là, il attend
de l’aide.
Sur le premier seuil qui survient
j’avance mes pieds.
Dans l’entrée un ivrogne prend l’air.
Presque dessoûlé, il quitte en vitesse l’entrée.
Pendant deux minutes, la salle retentit de son cri :
— Un ours,
un ours,
un ours,
un ou-our-ours…

 

 

 

Le mari de Fleka Davidovna avec moi et avec toutes les connaissances

 

 

Alors,
disloqué en point d’interrogation,
le maître du lieu jette un coup d’œil :
— C’est pas vrai !
Maïakovski !
Un drôle d’ours ! —
Le maître du lieu se répand en propos mielleux :
— S’il vous plaît !
Entrez !
Ce n’est rien,
je passerai de côté.
— Une joie inattendue, comme on dit chez Blok 33.
Ma femme — Fleka Davidovna.
Ma fille,
moi
tout craché, ça saute aux yeux,
dix-sept ans et demi.
Et ça…
Mais, vous vous connaissez, on dirait ?

Serrés de peur dans des trous à souris,
les partenaires sortaient de dessous le lit.
Bacchantes,
cache-poussière pour verre de lampe,
de dessous les tables
émergent les compagnons de bouteilles.
De dessous
l’armoire se traînent les lecteurs, les admirateurs.
Mais comment préciser un défilé sans visage ?
Ils vont, ils vont, paisible procession.
De leurs barbes brillent les toiles d’araignée.
Tout ça, ça dure depuis des siècles,
tel que.
Pas de fouet,
et la jument du quotidien ne bougera pas.
Seulement, à la place des esprits et des fées,
l’ange gardien protecteur :
un locataire en pantalon bouffant34.
Mais plus terrible encore :
la taille,
la peau,
les vêtements,
exactement comme moi, et mon allure !
l’un d’entre eux,
un jumeau,
je me reconnais,
moi
même.
Sur les matelas,
elles soulevaient les draps en loques,
les punaises, pattes en avant, elles saluaient.
Le samovar luisait et rayonnait —
il voulait tout serrer dans ses bras samovariens.
Marquées par les mouches,
les petites couronnes
du papier peint
d’elles-mêmes vous couronnaient la tête.
Les trompettistes angéliques ont placé quelques notes,
sous le rose lustré des icônes.
Jésus
soulève
sa couronne d’épines
et salue délicatement.
Marx,
pris dans son cadre écarlate,
traîne le boulet d’une vie mesquine.
Sur chaque perchoir, les oiseaux ont commencé à chanter,
les géraniums sont montés des pots vers les narines.
Telles qu’elles étaient,
assises,
accroupies,
les grands-mères chaleureuses sortaient des photographies.
Toutes et tous saluaient,
d’un large sourire ;
l’un, d’une voix de basse,
l’autre, d’un soprano
de diacre :
— Bonne fête !
Bonne fête !
Bonne fête !
Bonne fête !
Bon —
ne —
fête ! —
Le maître du lieu
ou déplace une chaise,
ou, de son propre souffle,
balaye les miettes de la nappe.
Mais je ne savais pas !…
Mais moi hier…
Mais, j’ai pensé, il est occupé…
À la maison…
Avec les siens.

 

 

Demandes insensées…

 

 

Les miens ? !
Ou i i —,
ça fait du monde !
La sorcière sur son balai ne les retrouverait pas !
Les miens !
de l’Ienissei
et de l’Orb 35
maintenant,
ils suivent à quatre pattes.
Ma maison, quoi ?
J’en sors à l’instant.
Oreiller-glaçon,
elle vogue sur la Neva —
ma maison
sur la jetée
devenue de la glace,
et là-bas…
Je prenais les mots
les plus allusifs, ou
de terribles grondements, ou
les appels de la lyre.
À partir des bénéfices,
j’ai roulé vers la gloire éternelle,
j’ai prié,
j’ai menacé,
j’ai supplié,
j’ai protesté.
— Mais c’est pour tous…
pour vous même…
pour vous aussi…
Donc, disons « Mystère » 36
Pas pour moi seul, non ? !
Poète, et plus encore…
C’est important pour tous, non…
Pas seulement pour soi —
Ce n’est pas une lubie personnelle, non…
Moi, disons, en gros, un ours…
Avec des poèmes, c’est possible…
On arrache bien
la peau des bêtes ? !
C’est assez d’une doublure de rimes —
et c’est une pelisse…
Ensuite devant la cheminée…
le café…
on fume…
Une affaire de rien :
en tout dix minutes…
Mais il faut tout de suite…
Avant qu’il ne soit trop tard…
Applaudir, peut-être…
Dire —
Espère !…
Mais maintenant, oui…
sérieux…
On écoutait, tout sourire, le célèbre bouffon.
On faisait sur la table des boulettes de mie.
Les mots sur le front,
et sur les assiettes —
des petits pois.
L’un s’émouvait,
attendri par le vin :
— At t t t ends....
— Atttte...ds…
Tout pareil et très simple.
J’y vais !
On le dit, il attend…
sur un pont…
Je sais…
Au coin du pont Kouznetski 37.
Laissez passer !
Avançons !
Dans les coins —
ça grogne :
Bourrrrrrré !
Arrête de te plaindre !
Manger, boire,
boire, manger —
puis un 66 38 !
La théorie aux orties !
La Nep —
une pratique.
Remplis son verre,
coupe une tranche.
En avant,
le futuriste !
Pas du tout troublé par le bloc des mâchoires,
Les mâchoires sur les mâchoires grincent simplement.
Et jaillissaient
des puits artésiens,
entre les petits verres,
les mots des querelles poétiques.
Dans le matelas,
après un dernier salut,
les punaises se sont réfugiées ;
Sur toute chose s’est déposée la poussière des siècles.
Lui, il est là-bas,
accroché à la balustrade.
Il attend,
il croit :
bientôt !
Moi, à nouveau par le front,
à nouveau par les mots,
j’agresse le quotidien.
Et à nouveau,
j’attaque à l’envers et à travers.
Mais, c’est étrange :
les mots passent de part en part.

 

 

L’extraordinaire

 

 

La basse se perd en gammes de moustiques.
Au grand air, les assiettes se taisent.
Le papier,
aux murs
pâlit…
pâlit…
se noie dans les tons gris des eaux-fortes.
Du mur
qui recouvre la ville
Böcklin 39
a dessiné Moscou en « Île des morts ».
Il y a longtemps, très longtemps.
À plus forte raison
maintenant.
Rien de plus simple !
Là,
dans la barque,
serré dans un suaire,
le passeur immobile.
Des mers ?
Des champs ?
Le silence annule tout bruissement.
Loin après les mers —
les peupliers
dressent dans le ciel leur charogne.
Et quoi —
j’arrive !
Aussitôt
les peupliers
se libèrent du sol,
vont,
tapent du pied.
Les peupliers sont devenus la mesure du silence,
Les gardiens de la nuit,
les miliciens.
En quatre morceaux,
le blanc Charon 40,
est devenu la colonnade des Postes.

 

 

Nulle part où se fourrer

 

 

Comme une hache entre dans les rêves
par son tranchant pour fendre les fronts qui dorment —
et tout d’un coup
tout disparaît,
on ne voit plus de la hache que le revers,
ainsi, les tambours des rues
dans le rêve
s’enfoncent
et d’un coup on se souvient :
la tristesse est là,
le coin de rue est là,
et derrière, c’est elle,
celle —
la coupable.
La paume de ce coin de rue cache les fenêtres,
vitre après vitre, j’étale mon jeu.
Toute ma vie
sur ce jeu de cartes des fenêtres.
Un atout pour une vitre —
et je perds.
Un nègre —
tricheur en mirages —
sur les fenêtres
traçait sans pudeur des signes biseautés.
Le jeu des vitres,
triomphe flamboyant,
brille sans pudeur entre les pattes de la nuit.
C’était ainsi jadis —
grandir !
et voler d’un vers jusqu’à la fenêtre !
Non,
rester collé au mur humide.
Les vers
et les jours ne sont plus comme ça.
Les pierres gèlent.
Frisson de tombeau.
Et rares sont les balais.
Comme un jet de crachat,
les chaussures à la main,
je monte les escaliers.
Dans le cœur, la douleur,
en rien,
ne peut se taire,
et scelle anneau sur anneau.
C’est ainsi,
l’assassin,
Raskolnikov
revient tirer la sonnette.
Les invités montent l’escalier,
je m’écarte des marches,
je me colle au mur.
Je cherche à me confondre avec le mur,
et j’entends —
des cordes vibrer.
Elle est peut-être là,
assise,
comme par hasard.
Pour les invités seuls,
pour les larges masses.
Et les doigts inconsciemment,
au bord du désespoir?
mènent la danse
et ricanent à propos du malheur.

 

 

Les amis

 

 

Et les invités corbeaux ?
Le battant de la porte
cent fois a tapé les flancs du corridor.
Les gorges dégorgées,
les gueules gueulardes,
et l’ivrognerie ivre me parviennent.
Fissure
d’une fente.
Voix
murmure :
« Annouchka —
toute rose ! »
Les gâteaux…
Le poêle…
La pelisse…
Ça aide !…
Des épaules…
Le rythme du one-step a étouffé les paroles,
Puis les paroles ont retraversé le rythme du one-step :
« Qu’est ce qui vous rend si joyeux ?
Vraiment ? ! »
Tous ensemble…
À nouveau un trait de lumière illumine une phrase.
Les mots sont incompréhensibles —
surtout sur l’instant.
Des mots,
(ne semblent pas méchants) :
« Quelqu’un s’est cassé une jambe,
alors, nous, on s’amuse, comme on peut,
on danse un peu… ».
Oui,
leurs voix,
les cris reconnus.
Figé par la rencontre,
aplati, muet,
je forme des phrases sur le modèle des cris.
Oui —
ce sont eux —
à mon sujet.
Froissement.
On feuillette, sûrement, des partitions.
« Une jambe, vous dîtes ?
Vraiment comique ! »
Et, à nouveau,
des toasts font entrechoquer les verres,
et des étincelles de vitre se répandent sur les joues.
Et, à nouveau,
l’ivrogne :
« Très intéressant !
donc, vous dites, il s’est fendu en deux ? »
« Désolé de vous décevoir, c’est triste,
mais il ne s’est pas fendu en deux, dit-on,
seulement fêlé. »
Et, à nouveau,
claquement des portes et croassements
et, à nouveau, les danses raclent le parquet.
Et, à nouveau,
les steppes brûlantes des murs
sonnent à l’oreille et soupirent avec le two-step.

 

 

 

Tout mais pas toi

 

 

Je suis debout près du mur,
moi, mais pas moi.
Que ma vie soit moulue par le délire.
Mais, surtout, non, surtout pas la sienne,
son insupportable voix !
Les jours, par moi,
les années, par moi,
abandonnés au quotidien.
Moi-même, étouffé par ce délire.
Lui,
sa vie rongée par les buées domestiques.
Il appelait :
saute
de l’étage
sur le pavé !
Il fuyait l’attrait des fenêtres ouvertes,
dans mon amour,
je me réfugiais.
Peut-être toujours du même côté.
Peut-être toujours en vers et
toujours seulement
comme on marche la nuit,
on écrit en minuscules
et l’esprit devient une lettre minuscule,
et on aime en vers,
et la prose me rend muet.
Alors, voilà, je ne peux plus dire,
je ne sais plus.
Mais où, mon amour,
où, ma chérie,

— dans mon chant ! —
ai-je trahi mon amour ?
Ici,
chaque son,
un aveu,
un appel.
Et, dans mon chant,
pas un seul mot de trop.
Je fonce dans la trille,
dans la gamme.
Le regard face
au but !
Fier de mes deux jambes,
je clamerai — :
— Ne bougez pas !
je suis là, tout entier !
Je dirai :
— Regarde,
même ici, chérie,
alors que ces vers détruisent l’horreur du quotidien,
je protège ton nom aimé,
toi,
dans mes malédictions,
je t’épargne.
Viens,
réponds au poème.
Moi, j’ai tout embrassé —
Présent !
Maintenant, toi seule peut m’apporter le salut.
Lève-toi !
Courons vers le pont !
Taureau à l’abattoir,
sous le coup,
j’ai baissé mon mufle.
Je me dominerai,
là-bas, j’irai.
Une seconde —
et je ferai le pas.

 

 

 

La marche du vers

 

 

Cette toute dernière seconde-là,
cette seconde-là
est devenue un commencement,
le commencement
d’un invraisemblable hurlement.
Tout le nord hurlait.
Le hurlement ne suffit pas.
Au flottement de l’air,
à la vibration,
je devine :
c’est au-dessus de Liouban 41.
Au froid,
à la porte qui claque,
je devine :
c’est au-dessus de Tver.
Au grincement
qui a ouvert toutes grandes les fenêtres
je devine :
à toute vitesse vers Kline.
Maintenant,
son orage a inondé Razoumovskoe.
À Nicolaevski, maintenant,
la gare.
Un souffle sur tout
Et sous le pied
les marches
ont remué,
se sont mises à surnager,
soulevées par l’écume de la Neva.
La peur s’est installée.
Toute la tête pour elle.
Le système des nerfs tendu,
tout se déchaîne et se déchaîne,
son explosion
cloue sur place :
— Halte !
Je reviens d’il y a sept ans,
d’il y a six cents verstes,
je suis venu ordonner :
Non !
Je suis venu exiger :
Laisse !
Laisse !
Il ne faut ni parole,
ni prière.
À quoi bon
si
pour toi seul
tu réussissais ?
J’attends,
de me fondre avec la terre
privée d’amour
avec toute
la masse humaine
de la terre.
Debout ici depuis sept ans,
j’y resterai deux cents,
cloué ici debout,
dans cette attente.
Des années sur le pont,
méprisé,
bafoué,
pour racheter l’amour des hommes
je dois rester,
debout pour tous,
payer pour tous,
pleurer pour tous.

 

 

 

La rotonde 42

 

 

Les murs durant le two-step se sont défaits
en trois,
défaits en quatre tons,
en cent…
Moi, vieillard,
sur un quelconque Montmartre
je monte —
pour la cent millième fois —
sur une table.
Depuis longtemps les habitués en ont assez.
Ils savent tout à l’avance,
du papier à musique…
Je vais les appeler
(quelle occupation !)
à aller quelque part,
sauver quelqu’un.
Pour excuser l’excès d’alcool,
le patron explique aux clients :
— un Russe ! —
Les femmes —
de chair et de loques fagotées,
pouffent,
essayent de me tirer
par la jambe :
« Nous n’irons pas.
Ah non !
Nous : des prostituées ! ».
Si la Seine était une partie de la Neva !
Jaillissement des années futures,
je marche dans le brouillard de la Seine,
expulsé de tout l’aujourd’hui.
Colossal,
ridiculisé,
collé au sol,
frappé,
sur les boulevards, je braille
par-dessus
les casques et la soldatesque :
— Sous le drapeau rouge !
— En avant !
Pour la vraie vie !
À travers la tête des hommes !
À travers le cœur des femmes !
Aujourd’hui,
poursuivi
avec une rage singulière.
Et alors, quelle chaleur !

 

 

La demi-mort

 

 

Il faut,
donner de l’air à mon front.
J’irai,
j’irai,
où qu’il faille.
En bas, les sergents musiciens sifflent.
Le corps,
les balayeurs
l’écartent du trottoir.
Point du jour.
Je m’élève à l’ombre de la Seine,
écran cinématographique gris.
Voilà —
au lycée —
je les regardais de mon pupitre,
les cartes de France s’écartent.
Du dernier courant de souvenirs,
je me traîne pour un adieu
aux pays de l’Orient !

 

 

Un arrêt fortuit

 

 

Prêt pour l’envol —
mais je reste,
collé au sable des bas-fonds.
Mes loques retenues par mon pantalon.
Je touche :
c’est lisse
comme un bulbe.
Très gros.
Doré.
Sous le bulbe,
le rugissement des cloches.
Le soir brodait des murets dentelés.
Sur Ivan le Grand :
moi.
Les tours du Kremlin sont des piques.
Les fenêtres de Moscou
se voient à peine.
Quelle joie.
Les sapins se font Noël.
Dans les défilés du Kremlin, un flot déferlait :
c’était une chanson, ou
c’était la vague
des sonneries de Noël.
Du haut de ses sept collines,
se précipitait par le Darial 43,
et comme le Terek
Moscou
lançait la fête.

Mon poil se dresse.
Des efforts de grenouille.
J’ai peur —
si je bronche seulement d’un pouce,
cette
antique
horreur de Noël,
moi, à nouveau, me
fera tourbillonner
dans la Miastnitskaïa.

 

 

Répétition du chemin parcouru

 

 

Les bras en croix,
en croix,