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Midi. Des cloches d’églises. Par delà un mur grossier montent les pierres taillées blanches et le dôme de tuiles de l'ancienne mosquée qui fut le premier Parlement, il y aura bientôt deux siècles. Ciel lumineux. Chaleur et vent.
Il a bien regardé tout depuis la rue Zigomala, il veut redescendre à présent. Il gagne le haut des escaliers Lambrinidou.
Soleil de soie sur le mauve embrumé des monts et le rang des arbres de l'autre rive de la baie, sur les eaux de nacre très pâle, sur les vieilles tuiles rondes des toits, par ici.
Première grande volée de marches. Au bas, juste avant la rue Constantinoupoléos, qui traverse et bloque sur la façade d'Agia Sofia, elle est assise, légèrement penchée en avant.
Du haut en bas des murs, sur les entablements des fenêtres et les terrassons des seuils, sur les bordures latérales des marches et sur les contremarches de granit qui font la rue, le crépi blanc est comme frais, comme posé de la veille. Ça fait écho, du vieux très neuf, vacant, limpide. Comme si on avait de la réserve. Une abondance.
Il descend lentement les marches. Il voit le livre à l'abandon contre elle, un poète grec, le titre en français. Il s'assied auprès d'elle et pose son petit sac entre ses sandales.
Là-bas devant, la drague rouillée racle la mémoire de la baie, dans un bruit de câbles, de poulies et de chaînes remonte sa cargaison de puanteur, et la bascule dans une barge accolée. Il a senti et entendu ça tout à l'heure, sur le quai Miaoulis. Ici, l'odeur n'arrive pas et le bruit est feutré.
Ils demeurent longtemps immobiles et silencieux. Plusieurs fois, il tourne son visage un bref moment vers elle : cheveux noirs courts et bouclés, haut de coton blanc à petits boutons et très fines bretelles, large et très légère étole de laine blanche à franges, jeans, nu-pieds fantaisie. Plus tard, il a vu qu'elle tournait la tête une fois vers lui. Il n'a pas bougé la sienne. Elle l'a observé, et c'était plutôt tranchant, du verre, un chahut soudain dans ses veines, une lucidité.
Un cargo glisse, ses soutes pleines de bois de rose peut-être, ou bien de vague à l'âme, ou d'autres secrets à l'encre de Chine.
Après, il lui demande son prénom. Elle le dit. Elle ne demande pas le sien. Il le lui dit. Il dit qu'il est arrivé hier, par un car d'Athènes, puisqu'il n'y a plus de train depuis très longtemps. Au bout de l'ancienne ligne désaffectée qui tourne au pied du fort Palamède et gagne le port, un wagon à l'arrêt définitif fait office de monument.
De temps en temps, il parle d'autres choses qu'il a vues, hier au soir, ou ce matin.
En bas de la forte pente des escaliers, où croise la rue Staïkopoulou, passent des gens, peu, quelques touristes, des serveurs des tavernes, des enfants. Leur bruit monte à peine.
Au bout de la trouée des escaliers, pardessus les toits des maisons des quais, autour de la drague pour un temps au repos s'étend l'eau de la baie. Elle est un miracle de nacres, bleus pâles, roses pâles, verts très pâles, divers mauves et parmes, même des petits jaunes un peu orangés, des ocres très légers, tout ça à peine remué, cerné par les innombrables miroitements métalliques de la lumière. Ça étourdit. Une fièvre basse. Plein la peau.
Il voudrait s'allonger dans ces nacres souples.
Il voudrait aller s'allonger avec elle là, dans ces couleurs, tenant sa main subtile et mince, et peut-être de temps en temps la baisant aux lèvres, si elle ne fuit pas.
Il a sorti de son sac un pochon de raisin qu'il pose entre eux. Elle peut en prendre. À la fin ils ont mangé tout.
Elle dit qu'elle va se baigner. Il se lève aussi et la suit dans les escaliers. Fin d'été, l'ultime jour de la saison, presque personne n'est passé. Dans l'ombre des rues d'en bas, les derniers clients des tavernes sont plus nombreux Naupliotes que touristes. Sur le quai Miaoulis, entre la rangée des palmiers et l'eau, le soleil est d'une douceur généreuse. Quelques barques blanches ont les courbes parfaites des caïques. Planté dans l'eau au plein milieu de la baie, le fort Bourdzi, du temps ancien des Vénitiens.
Pas d'oiseaux sauf une poignée de mouettes qu'on voit peu, qu'on entend moins encore.
Il dit qu'il arrive de France, qu'il va rester un peu ici, qu'il est d'une banlieue de Paris, une ville qu'il nomme, et sa voix un instant est trouble et fragile. Après, il racle sa gorge. Elle n'est qu'à moitié Française, d'ailleurs c'est juste pour la forme, elle s'en moque, presque autant que de l'autre moitié, un monde du Sud. C'est ce qu'elle dit.
Elle dit ces choses-là, et ça la fait rire. Elle dit quelques autres choses d’elle, très peu, qui la font rire.
Il veut qu'elle sache, il n'est pas un solitaire, c'est accidentel. C'est que, cette fois, l'accident dure. Il a encore plein d'écorchures. Et, pour elle ?
Elle n'est jamais seule, elle est toujours avec tous les gens très divers qui pour elle comptent, et quand il lui arrive d'être en folie, quelquefois même dégoupillée, au moment de l'explosion ils sont tous là, avec elle. Il demande comment c'est possible ? Ça l'est.
Ils suivent l'allée en corniche dallée de marbre blanc qui contourne le promontoire portant la forteresse Acronauplie. Sur les flancs de la falaise s'accrochent comme un fouillis défensif quantité de figuiers de barbarie. Milliers d'épines. Au-dessous, quelques pieds d'aloès. Vers le bout, d'étroits escaliers de ciment donnent accès à des roches d'où on peut descendre dans l'eau, et nager longtemps. L'eau est chaude comme l'air.
Ils ont nagé longtemps.
Ils se sont allongés sur les rochers, à cuire dans le soleil. À un moment, elle l'a embrassé, beaucoup, caressé un peu, et lui elle.
Il voudrait qu'elle lui lèche les écorchures.
Il se demande s'il a de la glaise au fond du crâne.
Il a le cœur comme un assez grand trou. Il le vendrait bien à la criée. Qu'on le comble. Ou même par annonces, il pense qu'il saurait faire l'article, une poignée d'abréviations bien affûtées, rien de gris, du noir, plein de noir, et de la couleur. Il voit qu'il est vacant.
Les quelques baigneurs des rochers, ceux de la plage d'Arvanitia toute proche, passent au-dessus d'eux sur l'allée de marbre.
Plus tard, eux aussi repartent. Ils regardent tout au passage, l'eau, le ciel, les arbres, les gens, les terrasses des tavernes, les volets à l'italienne, les bordures des toits à la grecque. Ils remontent là où ils étaient, dans l'escalier Lambrinidou.
Il y a dans le bas du ciel toutes sortes de dorures, puis des violets et des rouges et des mauves éclatants, puis des roses soutenus, des bleus gris, des lanières parme et gris rose qui s'amenuisent et n'en finissent pas, puis juste des clartés où l'on invente un infime reste des couleurs du feu.
Puis c'est la nuit.
Elle ne dit rien, d'abord, que des sourires et des gentillesses ordinaires, absolument sincères et mesurées, entre les silences. À un moment, elle dit qu'il faut qu'il s'en aille. Elle est toujours souriante, même quand elle gomme.
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