
Au loto, ma première épouse joue systématiquement son jour et son mois de naissance, l’année de celle de ses parents, le département dans lequel elle partait en vacances avant de me connaître,
et le numéro de la maison qu’elle a habitée toute
son enfance. Notre rencontre n’apporte aucune modification à ce rituel, aucune substitution d’un nombre à l’autre. Le remplacement du trente-huit par le soixante-dix me semble pourtant urgent
et souhaitable, car je méprise mon beau-père et trouve ma propre année de naissance infiniment
plus satisfaisante que la sienne, compte tenu de
sa rondeur et de la présence du sept en chiffre
des dizaines. Mon épouse m’objecte que les grilles du loto ne vont pas au-delà du quarante-neuf.
Je n’en fais pas une affaire personnelle et les sentiments n’entrent pas en ligne de compte, mais
je trouverais inadmissible qu’une telle série finisse par sortir au tirage et je quitte ma première épouse
avant d’assister au triomphe de la bêtise et de l’obstination.
Ma deuxième épouse ne simule pas plus le plaisir qu’elle ne cache son désespoir de ne pas atteindre l’orgasme. Tout le temps que dure notre mariage je la crois sur le point d’avoir une révélation qui, sans être forcément de nature sexuelle, pourrait tout de même amener des améliorations à ce qu’il faut bien considérer comme un fiasco. L’imminence de cette révélation nous évite le découragement, mais n’empêche pas que s’installe chez ma deuxième épouse le sentiment d’une injustice à réparer. Je m’y emploie par tous les moyens possibles, à commencer par l’obéissance à ses moindres ordres. Tandis que je découvre que l’esclavage est un vaste domaine, elle comprend qu’elle est faite pour régner par l’intimidation et les choses se compliquent. Il se peut que la révélation tant attendue ait effectivement eu lieu, mais elle ne m’en communique pas le contenu. En tout cas, à la fin de notre union, il m’apparaît clairement qu’elle est toujours anorgasmique mais plus du tout désespérée.
Ma troisième épouse halète sans discontinuer durant nos trois ans de vie commune. Le halètement cesse avec le mariage. Probablement a-t-il commencé avec, mais la relation nous échappe. Au contraire, les circonstances nous semblent fournir à chaque fois une explication parfaitement raisonnable à ce halètement, soit que ma troisième épouse ait grimpé les escaliers trop vite, soit qu’elle ait été harcelée toute la journée par un chef de bureau, presque écrasée par un chauffard, angoissée par un coup de téléphone, ou oppressée par une digestion laborieuse. Conçue comme une source intarissable de persécutions, la vie justifie qu’elle respire à petits coups précipités et sente se resserrer sa cage thoracique. Au moment où j’ai fini par synchroniser mon souffle sur le sien, elle m’identifie comme un persécuteur et demande le divorce dans la foulée.
J’ai de bonnes raisons de croire qu’avec ma quatrième épouse nous atteindrons au moins les noces de faïence, ce qui constituerait pour moi
un record absolu — la durée cumulée de mes
unions précédentes totalisant moins de dix ans. Mes divorces successifs auraient pu me rendre extrêmement sceptique quant au sens du mariage et à ses chances de durer, mais j’y puise au contraire
de bonnes raisons d’être optimiste car je mesure à quel point tout est différent cette fois-ci. Je suis
fou de ma quatrième épouse et la concernant je
ne peux envisager d’autre forme de possession
que celle qui me permettrait d’être elle, de dégager les mêmes odeurs, d’avoir les mêmes cuisses sublimes, les mêmes chevilles mal assurées, les mêmes cheveux d’un blond presque vert, ces plantes lacustres que la moindre moiteur plaque à ses joues pâles, à sa nuque de cygne, à ses petites épaules, autant d’attributs tremblants et graciles qui font que ma folie est profonde et que le rapport sexuel est inenvisageable. Je me contente de porter ses robes, d’utiliser ses crèmes et son parfum, de marcher comme elle et d’imiter sa façon de parler. Nous formerions un couple parfait si je n’étais pas un
peu embarrassé par ma carrure et le maintien
de ma voix dans les graves, malgré mes efforts
dans ce domaine comme dans bien d’autres. Si
ma quatrième épouse accueille ces efforts avec indulgence, je ne peux pas en dire autant de la société. Qu’à cela ne tienne : je suis heureux en ménage comme je ne l’ai jamais été. Au bout de
sept ans, mon épouse entame une procédure de divorce. À aucun moment elle ne mentionne le fait que notre mariage n’a jamais été consommé, mais
je sens bien que c’est la raison.
Ma cinquième épouse est aussi ma fille, ce
qui simplifie notablement les choses. Ayant appris à me méfier de la société, j’ai soustrait mon épouse aux regards malveillants. Elle vit dans une cave aménagée pour elle et pourvue de toutes les commodités souhaitables. Les noces de faïence sont déjà derrière nous et quelque chose me dit que notre union est de celles qui durent.
* Guido Ceronetti, Une Poignée d’apparences